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les souvenirs de collectionneur de Vincent Espinasse

Lennart, une histoire d’amitié.

Lennart, une histoire d’amitié.

C’est un trajet que je redoute. La route qui ramène de Londres en France est semée d’embuches. Il faut prévoir large si l’on veut être à l’heure pour attraper son bateau ou sa navette. A chaque fois c’est une course contre la montre. On a vite fait de rester à quai une heure ou deux en cas d’échec.

En ce samedi 25 mai 2019 cela s’est bien passé. Avec M. Dufour qui m’accompagnait, nous avons même pu avoir la navette précédente. Même lorsque le précieux sésame d’embarquement est enregistré, il faut encore franchir les postes de douane et parfois, la navette s’envole car les formalités ont trainé.

Cette fois c’est bon. Nous avons même cinq minutes d’avance, et le frein à main serré, le moteur arrêté, j’en profite pour sortir mon téléphone. C’est une chose que je ne fais pas en temps normal car j’essaie d’éviter la dépendance à l’outil.

Mais ce jour, j’attends des nouvelles de Patrick l’informaticien qui doit dépanner le site hébergeant le blog. Je me contente de survoler la liste des noms des gens qui m’ont écrit. Là, je vois le prénom d’un ami suédois.

Intrigué, j’ouvre le message. Il m’apprend que notre ami commun, Lennart Elmqvist, est souffrant. Cette nouvelle vient ternir la joie que j’avais éprouvée pour avoir attrapé ma navette au vol. Elle vient me rappeler combien nous sommes fragiles et éphémères et comment il faut savoir relativiser les choses.

Elle me replonge instantanément dans le passé. Celui des belles rencontres que j’ai faites durant mes voyages en Scandinavie. C’est la passion de la marque Tekno qui m’avait poussé à aller chercher sur place ce que je ne trouvais pas ici.

C’est là que j’ai rencontré trois personnes formidables. Elles étaient toujours ensemble. Inséparables.

Gunnar, l’organisateur de la bourse de Göteborg nous a quittés en 2004. (voir le blog “mon ami Gunnar”).

Lars avait pris ses distances avec la collection et évolué vers d’autres centres d’intérêts. Mais la passion des miniatures l’a repris.

Lennart, lui, a continué. Il a constitué une très belle collection . C’est un amateur de belles choses. En fin connaisseur, il sait apprécier nos Dinky Toys France et bien sûr les Tekno.

C’est Lars qui m’a envoyé le message m’annonçant les soucis de Lennart. Et je me mets à réfléchir à la définition que je pourrais faire “d’un ami collectionneur”. Intéressante question. Voyons le contexte.

Désormais, l’argent est roi. Il s’affiche partout. Prenez les revues spécialisées dans le domaine de la collection, les pages sont remplies de chiffres avec des zéros, sans qu’on trouve l’analyse qui pourrait les justifier. Tout est argent.

Les sites de ventes aux enchères en ligne se sont multipliés, permettant à n’importe qui de tirer le meilleur prix des objets qu’il a à vendre et de profiter ainsi de la compétition entre collectionneurs.

Heureusement, le monde de la collection n’est pas encore entièrement contaminé par cette course au profit. Il reste des amateurs qui, lorsqu’ils cèdent une miniature, s’intéressent surtout à l’endroit où elle va aller et au plaisir qu’elle va procurer à l’ami collectionneur.

Quand Lennart rentra un lot de miniatures provenant de la concession Volkswagen de Stockholm tout nouvellement créée (1963), c’est avec un réel plaisir qu’il a partagé avec moi sa découverte. J’ai encore son courrier.

Collectionneurs de Tekno nous n’avions pourtant jamais entendu parler de ces modèles hors-commerce.

J’ai fait un blog relatant une partie de cette histoire que je vous invite à relire. (voir le blog Scania Vabis).

Avec ce coffret cadeau Scania Vabis, il y avait aussi trois miniatures exceptionnelles. Trois Volkswagen bien sûr. Une 1200 et deux 1500. Les couleurs étaient connues, classiques. Par contre elles portaient chacune une inscription (jour, mois, année) sur le pavillon et l’inscription “Centrum”.

D’après Lennart il semblerait que ces autos aient été distribuées pour l’inauguration de cette très grande et toute nouvelle concession Volkswagen dans la capitale suèdoise, Stockholm. Le nom “Centrum” indique bien l’emplacement du garage.

Pour l’occasion, le propriétaire avait commandé à Tekno une série de Volkswagen  avec  le nom du garage et une date sur le pavillon. On peut peut penser que les festivités ont été organisées à ces dates.

Connaissant ma passion pour cette firme, Lennart accepta de m’échanger deux des trois modèles. Il garda dans sa collection la Volkswagen 1500 de couleur bleue, portant la date du “16.9.1963”.

S’il n’y avait pas eu de l’amitié entre nous, jamais il ne m’aurait cédé ces deux miniatures. S’il avait voulu en faire une question d’argent, il en aurait tiré un beau prix en les mettant aux enchères. Il n’a pas cédé aux sirènes du profit facile.

Mais ces autos, il sait où elles sont, et resteront. Elles lui survivront et me survivront aussi. Elles ont une histoire, elles symbolisent un peu l”amitié entre deux hommes qui va bien au-delà de l’intérêt de ces modèles.

Pour faire honneur à Lennart, qui apprécie ces modèles, j’ai rassemblé quelques autres Volkswagen 1200 pour accompagner la version “centrum”.

C’est une très belle série. En 1958 Tekno a offert une belle version, réduite au 1/43, contrairement à la version de 1954 (vitre ovale) qui était réduite au 1/50 environ.

La version “Centrum” de 1963 est une “mise à jour” de la version de “1958”. Comme sur la vraie voiture, des clignotants sont apparus sur le haut des ailes avant. Les feux arrière ont aussi été modifiés et positionnés plus haut. Enfin Tekno a modernisé sa miniature en adaptant un aménagement intérieur en plastique et une suspension.

Tekno a vu là un moyen habile d’adapter son modèle à de nombreux marchés locaux qui utilisaient cette auto pour leurs services publics : police, services postaux.

Je n’ai gardé dans cet article que les modèles contemporains de cette version “Centrum”, donc équipés de ces fameuses jantes en zamac enjolivées d’un insert en acier chromé. Elles sont la signature du fabricant danois.

La collection est un acte individuel. On collectionne pour soi. Mais dans cet univers particulier, on fait parfois de belles rencontres. Et ce sont elles qui donnent une histoire, comme un supplément d’âme à nos modèles réduits.

Alors, lorsque l’on n’a pas de nouvelles d’un ami, on s’inquiète, on a peur de plus revivre de tels moments . C’est un peu égoïste.

Il est temps de dire à Lennart qu’il est à l’origine de mes plus beaux souvenirs de collectionneur. Merci Lennart.

Ce blog devait paraitre Dimanche 16 Juin. Je voulais l’offrir à Lennart. Il est parti ce 11 juin 2019. Je présente à sa famille mes plus sincères condoléances. j’ai laissé le texte  au présent. C’est celui qu’il devait lire.

Et Dieu créa la femme, puis les RD Marmande !

Et Dieu créa la femme, puis les RD Marmande !

“Ce sont des oeuvres d’art ! Il n’y pas de doute, c’était un artiste. Chaque modèle est unique. A voir les prix que j’ai pu en tirer, j’ai compris que j’avais affaire à des investisseurs ! D’ailleurs, pour tout vous dire, dans mes clients j’ai des collectionneurs suisses !”

Ces propos n’émanent pas d’un négociant d’oeuvres d’art ni d’un conseiller en placements financiers désireux de me faire profiter de juteuses opportunités.

Ils m’ont été tenus par un vendeur qui officie sur le site de ventes aux enchères en ligne d’Ebay. Je l’avais contacté afin de lui faire une offre sur un ensemble de modèles RD Marmande, offre que je n’ai finalement jamais faite.

Sa perception du fabricant m’avait sans doute contrarié. En tout cas, elle ne correspondait pas à la vision que j’avais de ces modèles.

Je ne rentrerai pas dans le débat de savoir si les RD Marmande sont des “œuvres d’art ” ou non.

La mention qui figure sur les étiquettes collées sur le châssis de ces miniatures, “Création RD Marmande” me paraît tout à fait appropriée.

Nous parlerons donc de “création”, il y aurait un manque de modestie à parler “d’œuvre d’art” pour des petites autos.

Uniques les RD Marmande ?

Ces propos tenus au sujet des RD Marmande me sont revenus quelques jours plus tard, au musée d’Orsay, en visitant l’exposition intitulée “Le modèle noir”.

A l’entrée de l’exposition, une habile mise en scène dirige l’œil du visiteur vers le fond de la première salle : une cloison découpée met en évidence l’Olympia d’Edouard Manet.

Deux salles plus loin quelle ne fut pas ma surprise de découvrir le même tableau. Il ne s’agissait pourtant pas de l’œuvre préparatoire qui figurait à côté de l’original.

Non, c’était une copie. Son format était inférieur à celui de l’œuvre originale, et son auteur bénéficie aujourd’hui d’une notoriété sans doute supérieure à celle de Manet.

C’est Paul Gauguin, fervent admirateur de l’oeuvre de Manet, qui en a exécuté une copie. Modestement, il a porté sur la toile la mention “D’après Manet”. Gauguin emportera à Tahiti la photo de son forfait, la toile restera en France. A une jeune tahitienne qui lui demandait si Olympia était sa femme, il répondit que oui !

“Je fis ce mensonge ! moi le tané (l’amant) de la belle Olympia !” (Noa Noa)”

Paul Gauguin "copie de l'Olympia de Manet" (1891)
Paul Gauguin “copie de l’Olympia de Manet” (1891)

J’ai donc vu deux “Olympia”, dans la même exposition. Seuls quelques détails les différenciaient. La seconde est un hommage à l’auteur de la première.

 

La preuve par deux.

Les modèles RD Marmande sont considérés par beaucoup d’amateurs comme uniques. Je vais pourtant vous montrer un échantillon de modèles réalisés au moins en deux exemplaires, un peu comme “l’Olympia” décrite plus haut, prouvant ainsi que ces miniatures ne le sont pas. Il s’agit en fait de petites séries.

Les modèles RD Marmande réalisés en un seul exemplaire sont exceptionnellement rares. Cela se vérifie par le fait qu’une grande majorité des modèles portent un numéro de série.

La plupart des modèles a été réalisée à plus de 10 exemplaires chacun, certains à plus de 30. Michel Sordet me raconta que la Ferrari 250 GTO 64 avait été réalisée à 150 exemplaires. Effectivement, l’exemplaire que je possède porte déjà le numéro 140. Les autres déclinaisons de Ferrari GTO font chacune partie d’une série distincte.

Raymond Daffaure pouvait étaler sur un an, parfois beaucoup plus, la réalisation d’une série. C’est grâce aux dates indiquées au stylo bille sur les étiquettes que nous pouvons savoir cela. Précisons qu’il a commencé à dater ses modèles à partir de 1963.

Le fait d’avoir eu quelques modèles en double m’a permis de mieux appréhender le processus de fabrication.

Prenons le cas de la Morgan +4 cabriolet de 1950. Dans la collection récemment acquise, notre collectionneur en avait trouvé deux. Il est possible qu’il ait été troublé par les indications que Raymond Daffaure avait portées sur les étiquettes, Morgan+4 et Morgan plus four, puis reportées  sur ses listes de vente qui faisaient office de catalogue.

Dans le cas de notre Morgan il s’est écoulé trois ans entre l’exemplaire numéro 6 et l’exemplaire numéro 10. Il s’agit pourtant bien de la même auto. Quelques petits détails les différencient .

Plus intrigante est la HRG des 24 heures du Mans 1949 qui remporta sa classe (1100-1500cc) cette année-là. Notre collectionneur a pu se laisser abuser par la dénomination erronée de Raymond Daffaure. En effet, ce dernier a d’abord daté l’auto de “1947”. Or, les spécialistes savent qu’il n’y pas eu d’épreuve cette année là. Raymond Daffaure a donc corrigé son erreur et indiqué par la suite 1949. On pouvait croire qu’il s’agissait d’une autre auto. On lui passa ensuite commande d’un second modèle.

Il se trouve que j’en possédai déjà une en collection. Je me suis donc retrouvé avec trois exemplaires, tous différents : trois nuances de vert allant du vert anglais au vert très pâle. Trois  traitement différents de la partie arrières, capot moteur équipé ou non d’une prise d’air, portière carénée ou non. On pourrait croire à trois autos différentes, pourtant il s’agit bien de la même.

A la décharge de Raymond Daffaure, la documentation devait être bien difficile à se procurer, et c’est sans doute la cause de ces quelques errances. Pour s’en convaincre, on s’aperçoit qu’au fil de la production, il corrige ses erreurs. On imagine que les amateurs devaient les lui signaler.

Ainsi observez cette superbe Lagonda sport 12cylindres du Mans 1955. Sur l’exemplaire numéro 4 de 1967, il a positionné le numéro de course sur le capot, à gauche. Or, il était à droite. Sur l’exemplaire numéro 27 de 1975, il figure en bonne place.

On imagine qu’il tenait un fichier avec la progression de ses numéros de série. Il s’est écoulé huit années entre ces deux modèles. On appréciera aussi le traitement très différent des calandres.

La même remarque vaut pour la superbe BNC du Mans 1929. Là, les deux exemplaires ont été produits la même année, cela se ressent dans le traitement des formes qui sont très similaires, aux détails de découpe des portes près. On peut imaginer qu’il les a réalisés en même temps. L’erreur de positionnement des numéros de course a été logiquement rectifiée sur l’exemplaire le plus récent.

Pour la Porsche Sport coupé de la Targa Florio c’est sur la reproduction des pots d’échappement que les rectifications seront opérées. A l’époque où nous faisions des maquettes au 1/43 avec mon père je me souviens comme il était difficile de trouver des clichés des faces arrières des autos de course.

Lorsque Jean-Marc Teisseidre et Christian Moity ont publié en 1978 leur premier annuel consacré aux 24 Heures du Mans, ils ont souligné cette lacune en s’efforçant d’y remédier.

Mais les différences les plus fréquentes entre deux miniatures identiques RD Marmande sont celles relatives aux dimensions. Raymond Daffaure a souvent dû improviser avec les quelques clichés qu’il avait.

Je relisais dernièrement les propos de Jean de Vazeilles, patron de Solido. Il indiquait que les agents du bureau d’étude devaient souvent aller remesurer les voitures à reproduire, car les cotes fournies par les constructeurs n’étaient pas fiables.

Dans ce contexte, qu’il y ait 2 cm d’écart entre les deux CD Peugeot du mans 1967 ne me semble pas si important. La plus grande des deux, plus juste dans son traitement, date de 1968.

Les deux Renault 40cv de record sont plus intrigantes. Leur production s’étale entre 1962 et 1967. On pourrait croire à deux autos différentes . Les indications du record sont érronées, aucune des deux n’est bonne !

On peut faire les mêmes commentaires au sujet de la DB Panhard 196 baptisée “la vitrine”.

Sur les deux Bugatti Type 46, outre la couleur, c’est l’ajout d’un pare-chocs avant qui fait la différence.

Sur certaine autos, comme les deux Amilcar Sport 1936 et les deux Bugatti 4,9 monoplaces, pourtant réalisées toutes les deux avec un an d’écart, les différence sont peu importantes.

On pourrait continuer ainsi pour chaque miniature.

On peut enfin s’interroger sur l’intérêt de collectionner ce type de produits comportant des approximations, des défauts, des erreurs.

Justement, c’est peut être cela le charme des RD Marmande. Si vous recherchez des miniatures parfaites, avec des peintures brillantes, des chromes étincelants, passez votre chemin.

Toutes les RD Marmande ont la même patte. Elles sont reconnaissables, identifiables au premier coup d’oeil. En cela, elles forment un ensemble exceptionnel.

Toutes ces miniatures portent la fameuse étiquette, elles sont le fruit du travail d’un même homme. C’est unique dans l’histoire du modelisme automobile. Du choix du modèle à la recherche de la documentation jusqu’à l’expédition vers le client, Raymond Daffaure faisait tout, seul dans sa cuisine.

Comme il n’y a qu’une Olympia de Manet, chaque miniature Raymond Daffaure est unique, même s’il a produit ses modèles en série.

Pensez-y lorsque vous en tiendrez une en main. Au départ c’est un simple bout de bois, un bout de sapin. A l’arrivée c’est une miniature, que l’on peut identifier avec ses défauts et ses qualités, sans même la retourner pour lire l’étiquette. C’est le résultat d’un savoir-faire exceptionnel.

Je ne connais pas d’autre exemple de miniatures automobiles possédant un tel pouvoir de fascination.

L’excellence française

L’excellence française.

Aujourd’hui, tout homme politique d’envergure s’entoure d’un service de communication. On n’a rien inventé. Louis XIV avait déjà pensé à diffuser dans les cours princières d’Europe des estampes illustrant sa puissance.

Elles avaient pour thème des sujets assez variés : ses victoires militaires et les festivités qui en découlaient, mais aussi des représentations de pièces de Molière ou des feux d’artifice à Versailles. Très fier de sa collection d’art, le souverain n’hésitait pas à diffuser également des reproductions des oeuvres majeures de sa collection.

Ce travail de communication renforçait la grandeur de son règne. Versailles fut “le” modèle de toutes les grandes Cours d’Europe.

Pour cela, il avait fallu recruter des graveurs au talent exceptionnel. La France fournit de grands noms comme Gilles Rousselet, Israël Silvestre ou Jean Lepautre. D’autres vinrent de Grande-Bretagne ou des Pays-Bas .

C’est lors d’une somptueuse exposition au musée du Louvre que j’ai découvert l’univers des métiers de la gravure et toute l’importance qu’elle avait sous le règne de Louis XIV et au cours des siècles qui ont suivi.

Bien souvent la notoriété des oeuvres créées pour le Roi-soleil s’est étendue jusqu’au 19 ème siècle. C’est dire la qualité de la gravure et des estampes.

1/une rencontre décisive

En voyant cette exposition, je n’ai pu m’empêcher de penser à une personne qui habite le quartier de ma boutique, le 19ème arrondissement. Il s’agit de M. Jean-Paul Juge. En tant que graveur, il possède aussi des qualités artistiques indéniables. Sa technique, il l’a acquise à l’école des Arts et Métiers.

Après l’obtention de son diplôme, il a travaillé comme mouliste ( fabrication de moules métalliques). C’est à ce moment-là qu’il fait une rencontre décisive en la personne de M. Béqué. Ce dernier cherchait une machine à injecter afin de produire des modèles réduits d’ancêtres automobiles, dont il avait déjà les moules.

L’histoire est en marche. Le courant passe bien entre les deux hommes. Une confiance réciproque s’établit. M. Béqué propose à M. Juge de doubler son salaire. C’est un argument de poids, il le débauche.

Il sera donc chargé de la “fabrication”. Cette appellation regroupe les postes suivants : injection du zamac, du plastique, mais aussi peinture, montage, conditionnement, et expédition…Il ne fallait pas avoir les deux pieds dans le même sabot pour exercer cette fonction.
Ingénieux, débrouillard, M. Juge relève le défi. Sans tambour ni trompette, il va hisser cette petite firme à une place de tout premier ordre.

Si les Safir Champion n’ont pas la côte des Dinky Toys chez les collectionneurs aujourd’hui c’est simplement parce qu’elles ont connu un véritable succès commercial, et qu’elles ne sont pas rares. Les chiffres de production peuvent faire pâlir de jalousie les responsables de Meccano !

2/ Le premier qui…

Citons quelques innovations majeures dans la fabrication et le conditionnement des miniatures automobiles dont M. Juge est à l’origine.

Il fut le premier à livrer des miniatures en écrin plastique transparent. Il sera très vite imité par tous les autres fabricants .

Il fut également le premier à utiliser une base déclinée simultanément en plusieurs variantes. On comprend tout l’intérêt au niveau de la rentabilité ! Avec des moyens limités, Champion pouvait offrir un vrai catalogue riche de nombreuses versions, toutes plus attrayantes les unes que les autres.

Il fut aussi le premier à livrer des autos entièrement décorées en recourant à l’automatisation . Et quelles décorations ! On ne peut pas dire qu’il allait au plus simple. Il se rendait lui même sur les circuits pour prendre en photo les bolides qu’il allait reproduire ensuite.

Aux 24 Heures du Mans il était introduit auprès du personnel du pesage : “Et, Jean-Paul tu la veux comment la 917K Gulf ? Tu préfères qu’on la descende du pont ? “. Il faut le voir mimer la scène. Le personnel lui laissait toute liberté afin qu’il photographie tranquillement “ses” autos, celles qu’il allait sortir quelques mois après en miniature.

Je passe rapidement sur l’utilisation des axes aiguilles qui permirent à ses petits bolides d’avoir un roulement exceptionnel. Il avait travaillé avec un fabricant d’aiguilles à coudre pour que ce dernier lui adapte un modèle bouterollé.

On constate une polyvalence qui laisse admiratif.

Le résultat est des plus probants. Le succès est là. La série au 1/20 sera aussi une belle réussite. Le choix des modèles est excellent. Il m’a raconté qu’il était allé prendre lui-même les cotes de l’ Alpine Renault 1600S chez Rédélé.

Quand on voit le résultat final on se dit que notre homme a du talent. Surtout lorsqu’il explique que rien ne remplace l’oeil dans la traduction de la courbe d’un modèle et qu’il faut savoir interpréter les cotes : ce qui compte c’est l’aspect visuel du résultat. C’est un métier. C’est un art.

3/ “Elf “pour le meilleur et pour le pire.

Pour promouvoir ses produits, le pétrolier “Elf” décida de lancer une campagne publicitaire d’envergure. Fortement lié à la compétition automobile, l’entreprise se tourne naturellement vers Safir Champion afin que cette dernière lui fournisse des petites monoplaces au 1/64 qui seront offertes en prime aux clients.

Cette dernière décroche un mirifique contrat pour la fabrication de “Championnette en boîte Elf”. Il faut produire une importante quantité (un million et demi de miniatures!)  en trois mois.

Ce tour de force lui vaudra une prime promise par son patron en cas de réussite de l’opération. Elle lui permettra d’acheter comptant “sa” Citroën 2cv. Aujourd’hui il est très encore très fier de raconter cette anecdote.

Revers de la médaille, c’est Elf qui fera tomber Safir Champion. Ravi de la première commande, Elf passe une seconde commande encore plus importante. Pour la satisfaire, Safir Champion acquiert de nouveaux bâtiments.

Hélas, une nouvelle loi “interdisant la vente avec prime” (cadeau) entre en vigueur. Elf annule cette commande. Les terrains, les machines supplémentaires, tout l’investissement était fait. A l’époque on ne savait pas se prémunir contre ce genre d’imprévu.

M. Béqué ne se remettra pas de cette rupture unilatérale du contrat. Cela marque la fin de la première partie de la vie professionnelle de M. Juge. Celle de la ” miniature jouet”. Nous sommes en 1978. La suite au prochain épisode.

 

Copains comme cochons

Copains comme cochons.

Notre homme est confortablement assis dans son fauteuil. C’est le soir, la journée de travail est finie. Pipe en main, verre de whisky posé sur la table basse, il savoure enfin ce moment qu’il a espéré toute la journée.

Ce matin, la postière lui a déposé au cabinet dentaire un petit colis ficelé et enrobé de papier kraft. Il commence par lire la lettre qui se trouve à l’intérieur puis se plonge avec gourmandise dans l’étude du catalogue qui y est joint.

“Catalogue”, c’est ainsi que Raymond Daffaure, l’expéditeur a dénommé les deux feuilles ronéotypées. Ce sont les nouveautés 1971. Il en a les yeux qui brillent. Ce n’est pas la boisson alcoolisée mais bien la liste des modèles proposés par « l’artiste de Marmande » qui a sur lui cet effet.

Depuis plusieurs années ce “Porschiste”, comme le nomme affectueusement Raymond Daffaure dans les courriers que j’ai pu me procurer, est aux anges. En juin 1971, Porsche remporte sa seconde victoire mancelle et quatre mois plus tard, Raymond Daffaure envoie à ses clients les reproductions des autos qui ont marqué cette édition.

1/ Rapide comme l’éclair.

Cette remarquable rapidité d’exécution est une des caractéristiques de notre artiste du sud-ouest. Il joue dessus. Dans un courrier daté du 24 avril 1966, adressé à notre amateur de Porsche, il indique lui avoir envoyé d’office la Carrera 6 (906) qu’il venait de créer, sans même demander son assentiment et certain qu’il sera ravi de cette initiative. Rappelons que la course s’est déroulée les 5 et 6 février 1966. Moins de trois mois après, l’auto est en vitrine chez notre amateur.

Nous sommes donc en septembre 1971. Quelques exemplaires de la toute nouvelle revue du Club Porsche France trainent sur la table.

C’est un stratagème. Un piège. Un moyen d’orienter la conversation des notables venus diner chez notre homme sur “LE” sujet qui le passionne : la voiture de sport.

C’est le grand désespoir de Madame, qui elle, proche de Monsieur le curé, préférerait que son mari s’investisse un peu plus dans le bénévolat et la cause des plus démunis. Mais une fois la conversation embrayée sur le sujet, notre amateur de vitesse sait que sa femme ne pourra plus solliciter les invités pour qu’ils participent à la prochaine kermesse de la paroisse.

Il faut dire que pour les lots de la tombola, ses napperons en crochet ont bien du mal à rivaliser avec le demi cochon offert par le charcutier.

2/ Cochon qui rit

Justement, en cette belle soirée de septembre, il y a réception. Régulièrement les notables de la ville s’échangent des invitations. Notre homme, l’humour potache, choisit de sortir devant les convives, la dernière miniature que Raymond Daffaure lui a concoctée en tant que “spécialiste Porsche”, la fameuse Porsche 917/2O dite “cochon rose”.

C’est surtout sa décoration qui fera parler d’elle. S’agissant des résultats on compte deux courses et deux abandons (3 Heures du Mans 1971 et 24 Heures du Mans 1971).

Madame qui ne goûte pas l’humour de son mari, y voit une allusion au charcutier concurrent et choisit de planter là ses invités. Les femmes du nord ont un caractère bien trempé.

Qu’à cela ne tienne, Maitre Pierre, le notaire, lance l’idée d’aller à l’hôtel des trois faisans pour “ripailler” entre hommes. Cela leur rappellera de bons souvenirs. Le temps où jeunes étudiants, après avoir bu quelques pintes chez la “grosse Adrienne de Montalant”, légèrement éméchés, ils allaient chanter, devant l”‘hotel des trois faisans”, restaurant huppé de la région cette chanson empruntée à Jacques Brel: “Les bourgeois c’est comme les cochons…”

3/ arrêt brutal

Quelques années se sont écoulées. Les premières limitations de vitesse sont arivées. Nous sommes en 1974. Verbalisé à plusieurs reprises notre homme ressent soudain comme un ras-le-bol de l’automobile. Son désamour est à la mesure de la passion qu’il avait entretenue pour la vitesse, l’automobile et ses reproductions miniatures. Il laisse tout tomber.

C’est ainsi qu’ont pris fin son contact avec Raymond Daffaure, et sa collection de miniatures. Il a revendu sa Porsche 911S et sa Ferrari. La collection de miniatures a été mise au placard. Bien plus tard il l’offrira à son “petit” voisin , lui racontera toute son histoire.

C’est cette collection que je viens d’acquérir. 900 RD Marmande. Au fil des semaines je vais essayer de vous faire découvrir l’artiste qu’était Raymond Daffaure et comment il a su par ses reproductions miniatures faire partager sa passion de l’automobile.

Pour illustrer ces lignes, j’ai choisi quelques Porsche de cette collection. Au fil des lettres, on comprend que Raymond Daffaure avait de l’ affection pour cette marque. Je les ai disposées de manière chronologique.

Depuis l’acquisition de cette collection, j’ai entrepris un travail de référencement. Je consigne tous les détails, années de la voiture, année de réalisation par Raymond Daffaure et numéro de série. De manière étrange cette Porsche 917/20 ne porte pas de numéro de série. N’en aurait il réalisé qu’une seule ? .

Cet article m’a fait faire un bond de plus de 40 ans en arrière. Avec mon père, nous étions attirés par les miniatures Porsche. Nous avions acheté dès 1977 des RD Marmande. Plein d’optimisme, mon père recherchait tout ce qui pouvait se faire. Les RD Marmande faisaient donc partie du champ d’investigation. Nous ne savions alors absolument rien de l’étendue de la production.

PS: Si vous  avez des RD Marmande à vendre ou à échanger contactez-moi sur autojaune@orange.fr ou au 01 42 40 61 23. Je suis preneur.

Celle qui a mal tourné

Celle qui a mal tourné.

Lorsque vous entrez dans la salle, elle vous fait face. Verticale, compressée, martyrisée. C’est une oeuvre d’Arman. Il l’a pensée en 1960 mais n’a pu la réaliser qu’en 1970, faute de presse adéquate. C’est une Renault Dauphine ou plutôt ce qu’il en reste.

En voyant cette oeuvre, j’ai tout de suite pensé à la Dauphine de mon père. C’était sa première auto.

1/Vous avez peut être une oeuvre d’art entre les mains !

Vu la tenue de route assez désastreuse de la Renault Dauphine, de nombreux utilisateurs, sans avoir le génie d’Arman, ont ainsi créé des “oeuvres d’art”. Mais ces dernières ont généralement fini à la casse et non dans un musée, comme celle que je vous présente ce jour et qui est au Mamac de Nice (Musée d’art moderne) que je vous conseille vivement d’aller visiter.

Dinky Toys Renault Dauphine "PKZ" (vétements ) marché Suisse
Dinky Toys Renault Dauphine “PKZ” (vétements ) marché Suisse

Celle de mon père était également de cette couleur. Il m’a raconté qu’elle avait un peu viré avec le temps et qu’il avait dû la passer au polish avant de la revendre afin qu’elle retrouve de manière provisoire, un peu de son lustre d’antan.

Le pigment rouge a le défaut de quelquefois virer à la lumière. Il suffit d’observer une partie de la gamme des véhicules pompiers produits par Dinky Toys Liverpool. On ne rencontre jamais ce défaut sur la production française, ce qui laisse à penser que le problème pouvait être contourné. La qualité des pigments entrant dans la composition de la couleur joue sans doute sur sa bonne tenue dans le temps.

Très longtemps, la fabrication des pigments permettant d’obtenir la couleur rouge vermillon résultait d’une alchimie délicate, ce qui a donné à cette teinte un côté sulfureux, voir maléfique. Le rouge était peu utilisé chez les Romains. A cette époque, le seul pigment efficace était le cinabre, extrait du mercure, il avait un coût très élevé.

C’est au Moyen-Age qu’on doit la découverte du rouge vermillon utilisé dans la peinture. Il était obtenu en transformant à l’aide d’un feu intense du sulfure et du mercure. Il en résultait, après la combustion, un bloc solide. En meulant le plus finement possible on obtenait un vermillon intense. J’ai trouvé ces renseignements  dans un passionnant ouvrage “L’histoire de la couleur dans l’art” de Stella Paul chez Phaidon.

Contrairement au noir, qui a toujours véhiculé les mêmes valeurs, le rouge a vu sa symbolique évoluer en fonction des époques.  (voir le blog consacré  à la couleur noire).

Au début du 20 ème siècle le rouge symbolisera la révolution bolchévique. Pour Stella Paul, l’auteure de l’ouvrage précité, le rouge a été utilisé lors des événement insurrectionnels pour exprimer la force, la puissance du mouvement ainsi que la passion. Un sulfureux mélange.

L’oeuvre de El Lissitzky “Frappez les blancs avec le coin rouge” de 1919 est des plus évocatrices. La couleur blanche étant celle des contre-révolutionnaires.

2/ la Dauphine, une auto révolutionnaire?

L’idée m’est donc venue de vous présenter la Renault Dauphine, une auto qui, loin d’être révolutionnaire sur le plan technique, le sera à travers la reproduction de son image.

C’est avec cette auto que cessa le contrat liant la régie Renault à la C-I-J pour l’exclusivité du droit à la reproduction en miniature (voir le blog consacré à ce sujet). Désormais, il suffit au fabricant de jouets de demander l’autorisation à la Régie Renault.

En écho à cette affiche politique, j’ai choisi trois firmes qui ont décliné la Dauphine en blanc et  en rouge : Dinky Toys , Norev et la C-I-J bien sûr. J’ai limité mon choix aux modèles équipés d’un vitrage.

3/ Un grand classique

Dinky Toys est bien sûr le grand bénéficiaire de cette ouverture à la concurrence pour reprendre une expression à la mode. On imagine bien que pour la direction de la Régie Renault, être absent du catalogue du “fabricant” de miniatures le plus renommé à l’époque devait être un créve -coeur.