Le définitif corrigé par Isabelle
La vie est belle !
L’homme a une santé fragile. Originaire du nord, près de Cambrai, il occupe en cette année 1917 une maison à Issy-les-Moulineaux où il a aussi son atelier. Les médecins lui conseillent de changer de climat, de région.
Destination la côte d’Azur et l’hôtel Beau-Rivage à Nice, près de la plage des Ponchettes.
C’est ainsi qu’ Henri Matisse, peintre déjà reconnu, à l’origine du courant « fauve » qui se caractérise par des couleurs vives, pures, posées en larges aplats arrive à Nice en décembre 1917.
Mais au début de l’année 1918, il pleut sans discontinuité sur Nice. Le peintre qui aime la lumière n’a plus le moral. Il peint de sa chambre des toiles sombres où la pluie est omniprésente. L’une d’elle « Intérieur à Nice »(pour moi , photo dans dossier pipellete 9) est révélatrice de son désespoir. Un ciel gris, des passants abrités sous un parapluie et une valise fermée dans le coin de sa chambre, comme s’il était prêt à quitter les lieux. L’artiste est effectivement lassé d’attendre la clémence des cieux. Il s’apprête à partir. Mais la météo change le jour de son départ. Le soleil revenu, il peut désormais apprécier la lumière, la végétation. Il ne quittera jamais plus Nice et sa région jusqu’à sa disparition en 1954.
« Quand j’ai compris que chaque matin je reverrai cette lumière, je ne pouvais croire à mon bonheur. Je décidai de ne pas quitter Nice, et j’y ai demeuré pratiquement toute mon existence ».
L’existence est ainsi jalonnée d’abattements, de doutes. Parfois, au moment où le moral est au plus bas, un petit rien fait voir la vie en couleur. On fait sienne la petite phrase qui semble sortie d’une chanson populaire et qui nous dit que « la vie est belle ! » Gardons-la en mémoire pour savoir retrouver le sourire lors de la prochaine période difficile. Ce numéro neuf de Pipelette est consacré à tous les petits moment de bonheur qui donnent envie de continuer à vivre.
La vie est rythmée par les couleurs. Les joies, les peines, sont associées à des couleurs. Edith Piaf a souvent recouru à la couleurs pour créer l’atmosphère de ses chansons. On passe du rose au noir, couleurs qui résument bien sa vie faite de passions, de ruptures, de deuils. Une vie chaotique et hors du commun dans laquelle l’idée de pouvoir toujours tout recommencer semble avoir été un leitmotiv.
J’ai retenu six couleurs qui jalonnent les textes de ses chansons. Pour chacune, au fil de la publication de ce numéro de Pipelette, j’ai réalisé une double page illustrée avec les paroles concernées.
(pour moi): Faire des double page couleur en prenant des titres des chansons d’Edith Piaf. La vie en rose (rose); 10 dans album « C’est à Hambourg » (gris voir texte); 14 dans l’album « l’homme à la moto » blouson noir; 16 « Eden blues » fleuve argent…; 17 « Je sais comment » …le coin de ciel bleu. 15. « les amants d’un jour » …papier peint jaunis.
Révolution orientale
La photo interroge. Elle est située en avant dernière page du catalogue Micropet, une des premières marques de miniatures japonaises (circa 1958). Une jeune femme tient à plat sur son index, coincé par le pouce, une miniature automobile. Elle regarde le spectateur droit dans les yeux, comme pour nous dire toute sa fierté de posséder cette Hilman Minx Micropet. Sur la couverture du catalogue, la même femme, accompagnée d’un jeune garçon réitère le geste en s’aidant cette fois de l’autre main. Son regard se tourne vers le jeune garçon qui, lui, tient une miniature à pleine main. Son geste est plus emprunté, moins sûr que celui de la femme. Il a encore tout à apprendre de la collection. L’autre main est d’ailleurs occupée à faire rouler une miniature. Il est au stade où l’on bascule de la fonction ludique du jouet à la fonction collection. Le parterre de Micropet sur la table est des plus impressionnant. L’enfant fixe l’objectif de l’appareil photo avec une fierté toute légitime.
Ces miniatures sont rares et en 2022 en posséder quelques unes relève d’un challenge.
L’autre grande marque de miniatures automobiles japonaises, ATC, a utilisé les mêmes artifices pour ses catalogues : une main de femme, fine, soignée, ongles peints, critère occidental. Posé au creux de la paume, une Toyopet Crown de luxe. Dans l’angle inférieur de la photo apparaît une vitrine où l’on reconnaît des modèles de la gamme ATC, ainsi que le logo de la marque, apposé sur la vitre. Là aussi, le fabricant fait nettement le lien entre sa gamme de miniatures et la collection. La vitrine est là pour nous indiquer la destination des miniatures;
Sur un autre document photographique, également distribué par ATC, un adolescent laisse éclater sa joie et sa fierté de posséder aussi sa Toyopet Crown de luxe. On devine que cette auto dû être une référence nationale au Japon.
L’étude de ces premiers catalogues japonais est des plus instructive pour les collectionneurs occidentaux que nous sommes. Il en ressort clairement que ces miniatures japonaises sont avant tout des objets que l’on collectionne. La fonction de jouet existe certes, les toutes premières Micropet sont d’ailleurs équipées d’une friction, mais elle est secondaire.
Voici un autre élément pour étayer ces propos et mieux comprendre toute la révolution qui s’est opérée dans l’industrie mondiale de la miniature automobile en 1960 au Japon. Penchons-nous sur les deux dernières pages du catalogue Micropet. Dans le coin supérieur droit, on voit un jeune homme, environ 25 ans, assis confortablement devant un meuble abritant sa bibliothèque, sa collection de papillons et sa collection de miniatures. Cette dernière est plus importante que les deux autres.
Ce type de photographie est impensable en France. Imaginez dans le catalogue Dinky Toys 1960, la photo d’un adulte, assis, verre à la main, présentant sa collection de série 24 et 500. Au mieux il passe pour un original au pire pour un attardé. En occident, les premières représentations d’adultes devant une vitrine seront l’oeuvre de Lesney et de Solido, à la fin des années soixante, pour les gammes dédiées aux ancêtres automobile (Age d’or pour Solido Yesteryear pour Lesney). Ce type de modèles s’apparentaient à des collections « sérieuses ». Je me souviens fort bien du rejet que j’avais eu enfant devant ces modèles, qui étaient clairement destinés aux adultes et qui ne semblaient pas me concerner. Au Japon, ces frontières n’exciteront jamais. La collection d’automobiles miniatures est un ensemble englobant toutes les productions : militaire, ancêtres, sportives, berlines, camions…
La seconde photo, est assez remarquable et renforce les propos précédents. Au premier plan, légèrement flou, une femme. Derrière elle, une foule s’affaire. Les gens ont l’air captivé. C’est la photo d’une exposition consacrée aux miniatures automobiles pour le grand public. Bien que je ne sache pas traduire le texte qui accompagne ces photos, j’imagine à sa longueur combien le rédacteur a dû se montrer persuasif pour expliquer l’intérêt de ces expositions et essayer d’élargir le cercle des collectionneurs.
Sur cette même page, une dernière photo est encore plus déroutante. On voit une Mercedes W25 de la marque allemande Schuco ! Quel rapport avec le catalogue Micropet ? C’est un modèle de production occidentale. Il est là, comme pourrait être là une Dinky Toys, une Corgi Toys pour mieux légitimer cette production japonaise et dire aux collectionneurs japonais « Collectionnez les miniatures automobiles japonaises et mélangez les aux productions occidentales. Nous sommes heureux d’enrichir votre collection avec nos modèles Micropet dont les qualités n’ont rien à envier aux modèles occidentaux. »
Cette photo nous permet de mieux appréhender le dernier aspect de la « révolution japonaise ». Le marché japonais est animé par deux principaux fabricants ATC et Taiseya (Micropet, Cherryca Phenix). Pour l’alimenter, et développer l’envie de collectionner, la production locale ne suffit pas. Il faut proposer aux amateurs de la diversité. Les deux fabricants ont résolu le problème de manière simple, ils se sont partagés les importations de toutes les marques étrangères ! En peu de temps ils ont donc créé un véritable marché de la miniature de collection. Oubliée la fonction première des miniatures occidentales qui sont d’abord des jouets. Sur le catalogue ATC vous verrez donc des Corgi Toys et des Dinky Toys. Les parties ouvrantes de ces dernières sont mises en valeur, car les fabricants japonais à cette époque, ne maitrisaient pas encore cette technique. Au début des années soixante les deux groupes sont donc aller chercher en Europe des Dalia, des Tekno, des Metosul, des CIJ, des Mercury, des Norev, des Siku, des Safir et des Minialuxe… Il faudrait une page pour consigner la liste. Toutes les échelles de reproduction étaient les bienvenues.
On peut se poser légitiment une question. Pourquoi le phénomène « des miniatures de collection » est apparu peu avant les années soixante et au Japon. La réponse se trouve toujours dans les catalogues Micropet ou ATC. Avez-vous le souvenir d’avoir vu sur un catalogue occidental la photo de la vraie voiture et de sa reproduction « maquette » en miniature ? non. Le plus souvent, Solido ou Dinky Toys annoncent leurs nouveautés avec un beau desssin. Une fois le modèle réduit réalisé, celui-ci disparaît. Normal. Mais au Japon, les fabricants vendent une maquette. La photo de la vraie voiture est là pour montrer au futur acheteur la qualité et la fidélité de la miniature.
Ces maquettes sont apparues au moment où l’industrie automobile japonaise prenait son envol. Elles correspondent au besoin de consigner le succès naissant de l’industrie automobile japonaise et à travers elle le redressement du pays. La croissance de l’industrie automobile japonaise va être exceptionnelle. A l’aube des années soixante les occidentaux ne se doutent pas du tsunami qui les attend.
Au moment où, en occident, des collectionneurs s’interrogent sur la pérennité de leurs collection, j’ai pensé que raconter cette histoire japonaise avait un sens. Elle permet de voir la collection différemment, comme un ensemble de miniatures, qui sont certes des jouets, mais qui sont liés au « phénomène automobile ». J’ai souvent entendu mon père dire à ses interlocuteurs que tant que l’automobile intéressera les gens, il y aurait un marché pour les miniatures. Il avait, je pense, bien résumé le problème.
A l’opposé, on comprend l’intérêt de posséder quelques miniatures japonaises du tout début de la production, à l’époque où l’industrie automobile japonaise n’existait pas ou était encore balbutiante. Il s’agit alors véritablement des jouets auxquels il est difficile d’attribuer une identité. Ils ont plus de 100 ans et ils rentrent dans une autre dimension. Ce sont des pièces d’histoire.
J’aurais donné cinq minutes, mais pas plus…
Le mercredi 26 janvier 2022 Frédéric Lodéon, violoncelliste, chef d’orchestre et homme de radio fêtait ses soixante-dix ans à l’antenne de France Musique. Dans l’émission « Allegretto » de Denisa Kershoveea il livrait cette anecdote avec son inimitable talent de compteur : « Quand j’étais plus jeune j’aurais donné 10 ans de ma vie pour rencontrer Bach ne serait-ce que cinq minutes. J’étais très jeune ! Maintenant, à 70 ans je donnerais peut être quelques minutes de ma vie pour le croiser ! Mais quel amour ! »
Jean-Sébastien Bach est pour nombre de musiciens, chefs d’orchestre ou mélomanes, un marqueur, une référence. Ces derniers louent souvent la construction mathématique de ses oeuvres. Je pense aussi au récit d’un chef français, qui racontait son émotion, ses larmes, quand profitant d’un voyage à Leipzig il était allé se recueillir sur sa tombe à l’église Saint-Thomas.
Dans cette pirouette de Frédéric Lodéon, on mesure l’immense respect devant le monument qu’est Bach. Le rapport entre l’offrande et l’attente est totalement inégal. Offrir 10 ans de sa vie est une boutade et la suite de sa phrase est révélatrice de la préciosité de la vie. Arrivé à un âge avancé on ne veut plus gaspiller le temps qui reste.
A mon tour, j’ai réfléchi aux rencontres que j’aurais voulu faire et pour paraphraser Frédéric Lodéon, j’avoue que j’aurais aussi donné cinq minutes de ma vie (mais pas plus !) pour rencontrer Noboru Nakajima, le grand collectionneur japonais. Selon moi, c’est lui qui est à l’origine de la conception actuelle des collections de miniatures automobiles, il en a révolutionné l’approche.
Il a d’abord dynamisé le marché japonais naissant, et donné ses lettres de noblesse à la collection de miniatures, en passant de nombreuses fois à la télévision japonaise NHK. Puis, il s’est affranchi du cadre national pour élargir sa collection, amassant des miniatures de toute provenance, de toute taille, de toute matière, et de qualités très différentes, mais avec le même enthousiasme. C’est le premier a avoir élargi sa collection en multipliant les variantes de carrosseries, de couleurs et de publicités. Dans Modelisme, revue française pourtant dynamique, la déclinaison d’un même modèle dans des livrées différentes n’était pas à l’ordre du jour. On en déduit que pour les collectionneurs occidentaux, il n’y avait qu’une manière de collectionner : un modèle de chaque type, sans variation de publicités ni de couleurs. Je l’ai constaté à travers mon métier de marchand. Il est donc à l’origine de la collection type « philatéliste », qui a donné tout son intérêt aux modèles publicitaires et aux variations de couleurs.
Je passe rapidement sur toutes ses publications, qui ont été l’aspect le plus visible de son travail. Mais il est à l’origine de l’ouverture de notre collection sur le monde. Des publicitaires Tekno aux Cast Iron, près de cinquante ans après la découverte des ses ouvrages, je sais ce que je lui dois. J’ai tenu à reproduire sur deux pages, cette façon si particulière qu’il avait de présenter sa collection, parfois déroutante dans les associations de modèles, mais qui donnait comme par magie l’envie de se les procurer. Il était bien normal de rendre hommage à cet homme qui m’a ainsi ouvert la voie.
En réfléchissant, il y a un second acteur du monde de la miniature que j’aurais aimé rencontrer, Le registre est différent. Mais il possède un point commun avec M. Nakajima et certains collectionneurs : le grain de folie qui permet de faire des choses hors du commun. Cet homme, c’est Raymond Daffaure et ses modèles artisanaux en balsa. Une vie sacrifiée à son oeuvre pour une reconnaissance qu’il n’aura jamais connue, sauf peut-être dans les premières années. Petit à petit il perdra pied face aux artisans et leurs modèles en résine puis face aux kits en white metal perrmettant de dupliquer en grand nombre. Mais on ne peut rester qu’admiratif devant son entêtement à poursuivre dans sa voie. A quel moment a t-il su que le combat était perdu ? J’aurais aimé lui poser cette question.
La 7cv du bonheur.
Mon grand-père maternel était un méridional. Il avait d’ailleurs une idée précise sur le sujet. Pour lui, cette zone géographique commençait à Romans-sur-Isère, ville qu’il habitait bien entendu. Au-dessus c’était le « grand nord ».
A ses dires, la météo et la végétation changeaient à cet endroit précis. Comme les personnages des films de Marcel Pagnol, mon grand-père était attachant, exubérant, toujours de bonne humeur, souvent de mauvaise foi, jamais méchant ni arrogant. Je ne le voyais qu’au moment des vacances d’été. Sous les parasols, lors des repas familiaux, il était d’usage qu’un membre de l’assemblée le lance sur un sujet où l’on savait qu’il allait déployer ses idées bien tranchées, étayées avec conviction, et déclenchant l’hilarité générale. Il n’attendait que cela.
La description des qualités de la voiture qu’il venait d’acquérir était un moment particulièrement savoureux, oubliant déjà les atouts de la précédente. Sa nouvelle voiture représentait toujours le meilleur compromis possible, et même à la réflexion le meilleur modèle présent sur le marché. Mon grand-père n’avait pas des gros moyens. Il a toujours eu des autos modestes, qu’il entretenait avec soin. En 1977, je me souviens fort bien des qualités qu’il évoquait pour conforter l’achat de sa Renault 14. Ses arguments techniques, pratiques, esthétiques, ne pesaient pas bien lourd pour la famille qui s’appuyait, elle, pour rire, sur la catastrophique campagne de publicité orchestrée par Publicis et comparant l’auto à une poire. Cette publicité avait été commandée par la régie afin de dépasser les problèmes rencontrés lors du lancement de l’auto en 1976. Elle était censée relancer les ventes. Elle restera dans l’histoire de la publicité comme un des plus grands ratages. Les gens associaient l’image de la poire à l’acheteur de la voiture, quelqu’un de pas très malin que l’on peut berner facilement.
Ironie de l’histoire, cette auto reste une icône pour un certain nombre de designers automobiles qui vont s’inspirer du volume et des rondeurs de la R14 pour leurs créations futures.
Entendre mon grand-père batailler contre tous reste un merveilleux souvenir que j’associe pour toujours à cette automobile. Et c’est avec tendresse que je regarde la R14.
Renault avait commencé une première campagne dans une tonalité assez mièvre : « La 7cv du bonheur ». En accord avec la régie, Solido avait non seulement imprimé le slogan sur la câle de boîte mais aussi glissé un petit prospectus où l’on y voyait une scène bucolique : la R14, la campagne, des enfants et des poneys.
Mais finalement, au delà de son côté simpliste, le slogan ne contenait-il pas la vérité ? Si mon grand père avait eu des moyens financiers plus conséquents, et une voiture allemande par exemple, aurions nous autant ri avec lui ?
Si la vie lui avait accordé un petit supplément, il n’aurait pas manqué de me tancer après l’acquisition de mon Audi A4 : près de 10 mois d’attente et à l’arrivée une auto qui n’était pas de la couleur de celle que j’avais commandée ! Comme il aurait moqué la prétendue rigueur et la qualité germanique ! Il n’aurait pas eu tort, à voir la manière dont la marque communique en France sur cet aspect et de plus dans la langue de Goethe « Vorsprung durch technik ».
Au final, mon grand-père fut ravi de sa Renault 14, comme la grande majorité des utilisateurs d’ailleurs. Elle a rempli sa mission première avec brio : véhiculer conducteur et passagers d’un point A à un point B, sans soucis ni panne, par tous les temps, à une vitesse autorisée par le code de la route. Une vraie voiture en quelque sorte, dénuée de prétention et simple comme le bonheur.
Dessine-moi un camion citerne !
Les salons dédiés à l’automobile ancienne agissent comme des déclencheurs de mémoire. Il n’est pas rare lorsqu’on circule dans les allées d’adresser la parole à un inconnu qui, comme nous, s’extasie sur une affiche de cars Berliet ou sur la une du magazine L ‘Auto Journal. Les rapprochements se font souvent en fonction des années de naissance. Ainsi, un Berliet Tak semi-remorque-citerne en plastique distribué dans les stations Elf en 1968 ravive les souvenirs des personnes nées entre 1950 et 1965.
Les objets promotionnels liés au monde de l’automobile, désormais interdits, sont souvent rattachés à l’insouciance, au bonheur d’une époque révolue où tout semblait plus beau. Votre interlocuteur fait parfois le lien avec le présent qui, pour les automobilistes, est compliqué à vivre : limitation de vitesse, restrictions de circulation, interdictions en tout genre, prix de l’essence et du stationnement …. C’était toujours mieux avant. On oublie que les autos actuelles sont plus fiables, plus sûres, plus confortables.
Lors du dernier salon rémois , j’ai entamé la conversation avec le vendeur d’un stand dédié exclusivement à des objets du pétrolier Esso. Il m’expliqua que quarante ans durant, il avait tenu une station-service aux couleurs de cette enseigne.
Le long de la route nationale, été comme hiver, il avait été le refuge de nombreux automobilistes.
Nous avons tous connu ces stations-service, où l’espace de quelques instants, après une route éprouvante, on reprenait des forces en discutant avec le pompiste, cet inconnu qui par la magie d’un plein d’essence partageait l’intimité de notre voyage. Un mot sur la météo, un mot sur le traffic, un coup d’éponge sur le pare brise, un sourire, et le voyage reprenait. Le pompiste avait rempli sa mission. Le petit cadeau distribué par la compagnie pétrolière rendait fidèle à l’enseigne. La vue d’une station aux couleurs du pétrolier préféré réchauffait le coeur, on en oubliait de comparer le prix de l’essence avec les stations voisines. Ces cadeaux de pacotille restent associés aux souvenirs de voyages.
Des histoires, il en avait à raconter. La conversation glissa sur le présent. Désormais « sa » station portait l’enseigne » Esso Express ». Du type de celles où il n’y a que des pompes automatiques reliées à un terminal de paiement. Plus de pompistes.
« Esso Express » : Jolie formule pour une société qui court après le temps. « Express » : on repart au plus vite après avoir fait le plein. Et ces stations sans service, notre pompiste les avaient baptisées « stations fantôme ».
Plus loin dans la bourse, un vendeur avait exhumé un stock exceptionnel d’objets publicitaires aux couleurs de Total. Ces objets qui devaient créer un lien entre le client et le pétrolier avaient donné lieu à une véritable surenchère entre les pétroliers.
Pourquoi ces objets n’avaient ils pas été distribués ? Provenaient ils de stations tenus par des Auvergnats ou des Normands?
Quelle incompétence professionnelle et surtout humaine ! Quelle est la nature de l’âme qui a préféré thésauriser ces cadeaux plutôt que de les donner et de recevoir le sourire d’un enfant ?
En échange d’une boîte de crayons de couleur, les pompistes pouvaient demander aux enfants d’ apporter un beau dessin lors du prochain plein. Un dessin de la station-service par exemple, ou d’un camion citerne. Histoire de vérifier que le message publicitaire du pétrolier était bien passé.
Les gauloises bleues
On fumait des Gauloises bleues
La, lala
Les beaux jours
On fumait des Gauloises bleues
Qu’on coupait souvent en deux
La, lala
Les beaux jours
Ces vers de la chanson d’Yves Simon me ramènent à mon père. Il avait commencé à fumer durant son service militaire en Algérie. Des gauloises troupe. Je me souviens qu’il décida un jour de manière radicale d’arrêter de fumer. Ce sont les quintes de toux le matin au réveil qui étaient à l’origine de sa décision. Les mois qui suivirent furent éprouvant pour la famille. Un récent travail sur la mémoire familiale m’a permis de relier deux événements : la fin de son addiction au tabac et le début de la collection, comme une autre addiction. Ce furent d’abord les trains. Il envisageait de créer un grand réseau. Mon père est né la veille de la déclaration de guerre de 1939 ; il eu peu de jouets. Sa position de cadet dans une famille auvergnate où l’ainé est mieux considéré peut sans doute également expliquer un besoin de compensation. Mais ni mon frère ni moi ne sûmes trouver de l’intérêt à cet amoncellement de locomotives.
En revanche, peu de temps après, l’achat au marché aux puces de Saint-Ouen d’une Renault Etoile filante de chez C-I-J eut un rôle déterminant pour mon père et pour moi-même. Cette auto nous la croisions régulièrement au Pub Renault où elle était exposée. Ce fut le début de la collection de miniatures automobiles.Une véritable odyssée, qui prit une place exagérément importante dans la cellule familiale. Mon père y trouva un dérivatif lui permettant d’échapper à sa désillusion pour un métier qui commençait à péricliter au début des annémes 80. Il est difficile de mesurer quelle fut la place du partage dans cette entreprise. J’aurais aimé lui poser la question . Une collection peut elle être partagée avec un autre ? Peut elle être autre chose qu’une construction personnelle ?
Pour ma part c’est l’attrait pour le sport automobile mais aussi pour les poids lourds qui m’a entraîné sur le chemin de la collection. Mais à treize ans, l’âge que j’avais au début de la collection de mon père, l’enfance n’est pas très loin, et je n’avais pas les moyens financiers d’assumer ma passion. J’ai dû me résoudre à conseiller et à orienter les choix de mon père.
C’est au moment du choix de mon activité professionnelle que mon père m’a donné toute sa confiance. J’ai su saisir cette chance.
C’est à partir de ce moment que mon rôle dans la collection a évolué. J’étais devenu un acteur du marché, et j’étais bien placé pour compléter « la » collection. J’ai pourtant toujours privilégié le commerce, mon métier, à la collection. J’ai bien sûr gardé quelques pièces essentielles mais le fait de devoir faire des choix ne m’a jamais posé de problèmes.
ET ainsi, petit à petit, au fil des ans, j’ai pris le pas sur mon père dans la construction de « notre » collection.
C’est l’arrêt de son activité professionnelle qui a sonné le glas de l’achat des miniatures, prouvant bien qu’il avait eu besoin de compenser par cette collection un malaise d’ordre professionnel.
Je sais que mon père a bien plus apprécié « sa » collection à partir de ce moment. J’ai pu mesurer son intérêt pour des miniatures qu’il avait appris à aimer. Il n’était plus un acheteur boulimique mais un connaisseur sachant s’émerveiller devant ses miniatures. Au fil des ans j’ai pu constater combien nous étions différents, contrairement à l’image que pouvait avoir nos proches.
Et c’est de cette association atypique, entre un père qui cherche à compenser une insatisfaction professionnelle et un fils qui y trouve matière pour réaliser son rêve qui a engendré cette collection hors du commun.
Et pour mon père, ses beaux jours de collectionneur sont venus bien après le temps des gauloises bleues.